Une semaine après notre entretien téléphonique, rendez-vous est pris ce jeudi 26 mars avec Benjamin Humblot et Loïc Voisot, arrivés à Shanghai depuis Annecy, leur ville d’adoption.
Quelques chiffres pourraient sembler résumer leur aventure : treize mille kilomètres parcourus, 16 pays traversés. Rien de surprenant, si ce n’est qu’ils ont accompli ce trajet en… 518 jours. Et à pied !
Une aventure hors norme… pourtant bien ancrée dans notre époque
Je m’attendais à un projet plutôt intimiste, j’ai découvert une réalité très différente : une aventure exigeante sur le plan logistique, rythmée par la recherche de sponsors et les contraintes matérielles du quotidien.
Loïc et Benjamin évoquent notamment l’importance du choix de leurs chaussures, leur acheminement représentant un problème majeur, rejoignant en cela le souci premier du montagnard qui est d’être bien chaussé.
Initialement, les deux jeunes hommes de 26 et 27 ans avaient prévu deux à deux ans et demi de marche. Mais à raison de 40 à 50 kilomètres par jour, leur progression a été plus rapide que prévu.
Arrivés à Shanghai, leur budget est pourtant épuisé. Ils préparent donc activement la suite : poursuivre toujours plus à l’Est, traverser les États-Unis à pied, rejoindre l’Europe par bateau, puis regagner Annecy à pied.
Un projet ambitieux, qui demeure suspendu pour l’instant à des questions de financement et de logistique : trouver une place sur un bateau, obtenir un visa, l’appui de sponsors, et pourquoi pas bénéficier du soutien des Savoyards du Monde !
Marcher par désir d’aventure et par engagement personnel
Depuis sept ans, Benjamin et Loïc ont fait le choix de ne plus prendre l’avion, l’un des moyens de transport les plus émetteurs de carbone à l’échelle individuelle. Conscients de faire partie des privilégiés qui peuvent non seulement prendre l’avion – comme seulement 20 % des habitants de la planète – mais aussi s’en passer, ils estiment qu’il leur revient d’agir, à leur niveau.
Mais leur démarche ne se veut pas pour autant militante au sens strict. Elle n’est pas prescriptive. Elle propose simplement une autre manière de voyager, en cohérence avec leurs convictions, en privilégiant le train, la marche, le vélo…
La lenteur comme expérience intérieure
Ce qu’il ressort de ce voyage, c’est qu’il est une expérience du temps long.
Dans les steppes d’Asie centrale ou les déserts, la répétition des gestes et la lenteur ont façonné en eux une autre manière de percevoir, de ressentir.
Ils me parlent de leur arrivée à Boukhara, en Ouzbékistan, de leur émerveillement, et de leur sentiment de se retrouver à la place des caravaniers de l’antique Route de la Soie qui, après deux semaines de traversée du désert, parvenaient enfin à destination.
Ils m’expliquent aussi que, grâce à la lenteur de leur progression, leurs émotions ne surgissent plus par à coups, brutalement, mais s’installent de manière progressive, comme par infusion, pour reprendre cette image qui s’impose à moi quand Loïc compare cette évolution aux effets différents du café et du thé.
Benjamin, quant à lui, pensait vivre un choc en arrivant sur le Bund de Shanghai, point final de leur périple. Mais après trois jours passés à traverser la ville, les émotions s’étaient déjà régulées.
Cette lenteur, si rare aujourd’hui, me touche profondément. Elle fait écho à la Tradition, qu’elle soit européenne ou orientale, et me renvoie aux principes des médecines traditionnelles chinoise comme savoyarde, qui valorisent l’équilibre émotionnel et mettent en garde contre les excès, y compris de joie, qui affectent le coeur, et perturbent tout l’organisme en dérégulant son énergie.
Je pense à l’addiction aux émotions fortes, à l’adrénaline, à l’excès, qui menace notre modernité. Que deux jeunes hommes témoignent d’une présence au monde plus stable, plus profonde, d’une intensité née de l’équilibre, me réjouit, car elle est porteuse d’espoir.
Vulnérabilité e(s)t humanité
Et cette joie, on la retrouve dans l’expérience qu’ils ont faite de la marche comme forme de dépouillement.
Qu’il s’agisse du manque d’eau dans le désert, d’abondantes chutes de neige, partout Loïc et Benjamin ont vécu la vulnérabilité de leur statut de marcheur, hommes parmi les autres, comme un appel à la rencontre.
Les témoignages qu’ils rapportent sont unanimes : partout, des gestes d’entraide spontanés. En Turquie, alors que la neige les empêche de planter leur tente et qu’aucun logement n’est disponible, Mustapha et son épouse les accueillent chez eux. La vulnérabilité éveille l’humanité.
Souvent, les habitants se sont proposés pour les héberger, et se sont même montrés déçus de les voir préférer dormir sous leur tente. En quelques minutes, des liens profonds se sont créés, au-delà des langues et des cultures. Quelques mots appris suffisent à instaurer la confiance.
En attendant, je leur souhaite, au nom de tous les Savoyards de Chine, l’expression chinoise habituelle 慢慢走, màn màn zǒu, « marchez doucement », bon vyazho pè l’mondo !
Pour prendre contact avec Loïc et Benjamin ou les suivre :
hello@mode-avion.fr ou Instagram @mode_avion_adventures
Par Christine Fantin, Déléguée des Savoyards du Monde en Chine